Arabie saoudite : la purge, le prince héritier nettoie par le vide

Rédigé par: Liberation.fr - Hala Kodmani

Onze membres de la famille royale, quatre ministres en exercice, plusieurs anciens ministres ou vice-ministres, des responsables militaires et d’importants hommes d’affaires ont été arrêtés dans le cadre d’une vaste opération anticorruption orchestrée par Mohammed ben Salmane. L’homme fort de Riyad se débarrasse ainsi de ses concurrents.

Coup de tonnerre tonitruant dans le ciel saoudien, normalement étranger aux orages. L’annonce, dans la soirée de samedi, de l’arrestation et du limogeage de dizaines de personnalités de très haut rang est du jamais-vu dans le royaume wahhabite. Onze princes de la famille royale, quatre ministres en exercice, plusieurs anciens ministres ou vice-ministres, ainsi que des responsables militaires et hommes d’affaires de stature internationale ont été visés par une purge ordonnée au nom de la lutte contre la corruption.

Ce coup de filet magistral a été lancé quelques heures à peine après l’annonce par le roi Salmane de la création d’un «Comité anticorruption» chargé de «recenser les délits et abus de biens publics». De larges pouvoirs ont été accordés à ce comité pour enquêter sur tous les suspects. Y compris en délivrant des mandats d’arrestation, des interdictions de voyage et des gels des avoirs. Plusieurs des personnalités arrêtées sont d’ailleurs détenues en résidence surveillée au Ritz-Carlton de Riyad, selon une source citée par Reuters, tandis que les forces de sécurité avaient cloué au sol des avions privés pour empêcher que les «suspects de corruption» ne quittent le territoire.

«Il a brisé tous les fiefs»

Le coup de force est clairement signé Mohammed ben Salmane. Le prince héritier de 32 ans, dit MBS, à l’ascension fulgurante depuis deux ans, venait d’ailleurs d’être nommé à la tête du nouveau comité anticorruption. Il avait déjà mis la main sur l’essentiel des pouvoirs dans le royaume, en cumulant les postes de vice-Premier ministre, ministre de la Défense, conseiller spécial du souverain et, surtout, président du Conseil des affaires économiques et de développement, organe qui supervise Saudi Aramco, première compagnie productrice de pétrole au monde. Celui qui entend révolutionner le royaume par le haut a multiplié les coups d’éclat tous azimuts pour imposer ses  réformes socioéconomiques et surtout écarter tous ses rivaux ou opposants potentiels.

«Il a pris de court tout le système saoudien par la rapidité et la brutalité de ses actions», note Stéphane Lacroix, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste de l’Arabie Saoudite. Et d’ajouter : «Il ne recule devant rien. En moins de deux ans, il a brisé tous les fiefs au sein de la famille royale puis au-delà.» En juin, en pleine crise de rupture avec le Qatar, MBS a écarté de la succession son cousin, le prince héritier Mohammed ben Nayef, et ce, avec la bénédiction de son père, le roi Salmane. Avec ces dernières arrestations, l’homme fort de Riyad «vient de taper sur tout ce qui compte dans le royaume, souligne Stéphane Lacroix. Il complète l’élimination de tous les concurrents dans la famille royale, notamment le clan du précédent roi, Abdallah». Le ministre de la Garde nationale, Metab ben Abdallah, figure en effet parmi les personnalités influentes limogées, tout comme le ministre de l’Economie, Adel Fakeih. «Le prince héritier vient de compléter son dispositif par la mise au ban des deux autres grands piliers sur lesquels reposait l’ancien système saoudien : les hommes d’affaires et plusieurs anciens ministres», dit Stéphane Lacroix.

Le prince milliardaire Al-Walid ben Talal, patron de la puissante Kingdom Holding Company, société internationale d’investissement et actionnaire notamment de Twitter et de la chaîne d’hôtels de luxe Four Seasons, s’avère lui aussi inclus dans la purge. Il en est de même pour deux autres grands investisseurs saoudiens, influents dans les médias : les patrons de bouquets de chaînes satellitaires MBC et Orbit, très suivis dans l’ensemble du monde arabe. «La peur des anciens pôles d’influence, comme des nouveaux, explique ce qui apparaît clairement comme une liquidation de toute source de rivalité ou d’opposition aux pouvoirs étendus du prince héritier», lit-on sous le titre «Deuxième coup d’Etat sur le chemin du trône», dans Al-Araby Al-Jadid, le quotidien arabe financé par le Qatar et publié à Londres.

«Royaume du grand sommeil»

MBS avait par ailleurs procédé en septembre à l’arrestation de religieux conservateurs, de prédicateurs très influents, peu avant d’annoncer l’autorisation de conduire pour les femmes. Car dans le même temps, le jeune prince héritier avance un programme de libéralisation de la société saoudienne qui lui vaut le soutien de la jeunesse, dans un pays où les moins de 30 ans comptent pour plus de la moitié de la population. «Il joue à fond la guerre des générations, en nommant à des postes clés des jeunes qui sortent de nulle part et lui doivent tout, indique Stéphane Lacroix. Il est finalement très populiste puisqu’il joue le peuple contre les élites corrompues.»

L’ambitieux insatiable apparaît aussi infatigable, dans un royaume traditionnellement dominé par la léthargie. Il travaille seize heures par jour, assure son entourage, et précise que sa mère l’a élevé strictement. «Les Saoudiens, très peu habitués aux changements soudains, sont en état de choc, raconte, sous couvert d’anonymat, un homme d’affaires d’un autre pays arabe installé depuis une trentaine d’années à Riyad. Dans ce royaume du grand sommeil, il ne se passait jamais grand-chose politiquement, sinon la mort d’un vieux roi et l’arrivée de son vieux successeur. On attendait pendant des semaines ou des mois la mise en place de la moindre décision touchant à la vie sociale ou économique.»

«Tantôt épatés, tantôt effrayés»

Avec Mohammed ben Salmane, le rythme des bouleversements est vertigineux. Il ne se passe pas de semaine sans qu’une annonce majeure vienne bousculer l’économie ou la société, sans parler de la guerre au Yémen ou de la crise avec le Qatar. «La plupart des gens ici sont tantôt épatés, tantôt effrayés par ces secousses, ajoute cet observateur avisé. Même ceux qui soutiennent par principe les réformes et l’ouverture de la société prônée par MBS trouvent qu’il va trop vite. Et dans trop de directions à la fois.»

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